Découvrir, comprendre, créer, partager

Anthologie

Victor Hugo et la peine de mort

Victor Hugo est devenu l'un des porte-parole les plus reconnus de la dénonciation publique de la peine capitale dans le monde. Dans cette anthologie revenons sur ses textes rédigés au service de cette cause.
 

« Condamné à mort ! »

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, 1829
Le Dernier Jour d'un condamné se présente sous forme d’un journal qu'un jeune condamné aurait pu écrire, sachant qu'il ne lui restait plus que vingt-quatre heures à vivre. Qui est-il ? Quel crime a-t-il commis ? Peu importe. Le livre d'Hugo contraint son lecteur à regarder en face les « mauvaises actions de la loi ».
 

Tout à coup le président, qui n'attendait que l'avocat, m'invita à me lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement électrique, toute l'assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiante et nulle, placée à une table au-dessous du tribunal, c'était, je pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jurés avaient prononcé en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber.

– Avocat, avez-vous quelque chose à dire sur l'application de la peine ? demanda le président.

J'aurais eu, moi, tout à dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta collée à mon palais.

Le défenseur se leva.

Je compris qu'il cherchait à atténuer la déclaration du jury, et à mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine, celle que j'avais été si blessé de lui voir espérer.

Il fallut que l'indignation fût bien forte, pour se faire jour à travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus répéter à haute voix ce que je lui avais déjà dit : Plutôt cent fois la mort ! Mais l'haleine me manqua, et je ne pus que l'arrêter rudement par le bras, en criant avec une force convulsive : Non !

Le procureur général combattit l'avocat, et je l'écoutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrèrent, et le président me lut mon arrêt.

– Condamné à mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui se démolit. Moi, je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu'à l'arrêt de mort, je m'étais senti respirer, palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. Rien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantômes.

Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée m'attendait. Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. –Un condamné à mort ! criaient les passants, en courant vers la voiture. À travers le nuage qui me semblait s'être interposé entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides. – Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines !

Référence longue : Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, Paris : Charles Gosselin, 1829, p. 17-21
 

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Peine de mort
  • Société
  • Littérature
  • Victor Hugo
  • Le Dernier Jour d'un condamné
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmwv6t4bdx80s

La Guillotine

 Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1873, ouverture du dernier chapitre
Quatrevingt-treize, publié en 1873, est un roman historique ayant pour cadre les sanglants événements de 1793. Lorsque s'ouvre le dernier chapitre, Gauvain, un jeune aristocrate passé du côté des révolutionnaires, vient d'être condamné à mort pour avoir fait évader de prison son oncle, un chef royaliste.

Le jour ne tarda pas à poindre à l'horizon.

En même temps que le jour, une chose étrange, immobile, surprenante, et que les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la Tourgue au-dessus de la forêt de Fougères.

Cela avait été mis là dans la nuit. C'était dressé, plutôt que bâti. De loin sur l'horizon c'était une silhouette faite de lignes droites et dures ayant l'aspect d'une lettre hébraïque ou d'un de ces hiéroglyphes d'Égypte qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique énigme.

Au premier abord, l'idée que cette chose éveillait était l'idée de l'inutile. Elle était là parmi les bruyères en fleur. On se demandait à quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'était une sorte de tréteau ayant pour pieds quatre poteaux. À un bout du tréteau, deux hautes solives, debout et droites, reliées à leur sommet par une traverse, élevaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir sur l'azur du matin. À l'autre bout du tréteau, il y avait une échelle. Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une sorte de panneau composé de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une à l'autre, offraient au regard un trou rond à peu près de la dimension du cou d'un homme. La section supérieure du panneau glissait dans une rainure, de façon à pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux croissants qui en se rejoignant formaient le collier étaient écartés. On apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant tourner sur charnière étayant l'aspect d'une bascule. À côté de cette planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et à l'extrémité du tréteau, un panier carré. C'était peint en rouge. Tout était en bois, excepté le triangle qui était en fer. On sentait que cela avait été construit par des hommes, tant c'était laid, mesquin et petit ; et cela aurait mérité d'être apporté là par des génies, tant c'était formidable.

Cette bâtisse difforme, c'était la guillotine.

Victor Hugo, Quatrevingt-treize : premier récit la guerre civile, vol. 3, Paris : Lévy frères, 1874, p. 293-295.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Arts du livre
  • Société
  • Littérature
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmc0315j0dqw6

Un meurtre légal

Victor Hugo, Pour Charles Hugo, procès de L'Événement, cour d'assises de la Seine, 11 juin 1851
1851 : Charles Hugo, le fils du poète, comparaît en cour d'assises pour « outrage aux lois ». Rédacteur du journal L'Événement, il a fait paraître un article protestant contre une exécution. Victor Hugo plaide lui-même pour la défense de son fils devant le tribunal, et choisit de s'attaquer au principe même de la peine capitale.

Quoi ! un homme, un condamné, un misérable homme est traîné un matin sur une de nos places publiques ; là, il trouve l'échafaud. Il se révolte, il se débat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore, il a vingt-neuf ans à peine... – Mon Dieu ! je sais bien qu'on va me dire : C'est un assassin ! Mais écoutez ! Deux exécuteurs le saisissent, il a les mains liées, les pieds liés, il repousse les deux exécuteurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamné embarrasse ses pieds garrottés dans l'échelle patibulaire, il se sert de l'échafaud contre l'échafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule. Les exécuteurs, la sueur et la honte au front, pâles, haletants, terrifiés, désespérés – désespérés, de je ne sais quel horrible désespoir –, courbés sous cette réprobation publique qui devrait se borner à condamner la peine de mort et qui a tort d'écraser l'instrument passif, le bourreau (Mouvement.), les exécuteurs font des efforts sauvages. Il faut que force reste à la loi, c'est la maxime.
L'homme se cramponne à l'échafaud et demande grâce. Ses vêtements sont arrachés, ses épaules nues sont en sang ; il résiste toujours. Enfin après trois quarts d'heure, trois quarts d'heure !… […] agonie pour le peuple qui est là autant que pour le condamné, après ce siècle d'angoisse, messieurs les jurés, on ramène le misérable à la prison. Le peuple respire. Le peuple qui a des préjugés de vieille humanité, et qui est clément parce qu'il se sent souverain, le peuple croit l'homme épargné. Point. La guillotine est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour, au milieu d'une population consternée. Et, le soir, on prend un renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit plus qu'une chose inerte, et, à la nuit tombante, on le rapporte sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard, tout ensanglanté, demandant la vie, appelant Dieu, appelant son père et sa mère, car devant la mort cet homme était redevenu un enfant. (Sensation.)
On le hisse sur l'échafaud, et sa tête tombe ! – Et alors un frémissement sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre légal n'avait apparu avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir, chacun sent au fond de soi ce qu'on éprouverait si l'on voyait en pleine France, en plein soleil, la civilisation insultée par la barbarie. C'est dans ce moment-là qu'un cri échappe à la poitrine d'un jeune homme, à ses entrailles, à son cœur, à son âme, un cri de pitié, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanité ; et ce cri, vous le puniriez ! Et, en présence des épouvantables faits que je viens de remettre sous vos yeux, vous diriez à la guillotine : Tu as raison ! et vous diriez à la pitié, à la sainte pitié : Tu as tort !
Cela n'est pas possible, messieurs les jurés. (Frémissement d'émotion dans l'auditoire.)

Victor Hugo, « Pour Charles Hugo », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 283-284.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmh2wbn310ktb

Contre la loi du talion

Victor Hugo, Pour Charles Hugo, procès de L'Événement, cour d'assises de la Seine, 11 juin 1851
1851 : Charles Hugo, le fils du poète, comparaît en cour d'assises pour « outrage aux lois ». Rédacteur du journal L'Événement, il a fait paraître un article protestant contre une exécution. Victor Hugo plaide lui-même pour la défense de son fils devant le tribunal, et choisit de s'attaquer au principe même de la peine capitale.

[…] pour ces pénalités qui osent être irréparables, sachant qu'elles peuvent être aveugles ; pour ces pénalités qui trempent leur doigt dans le sang humain pour écrire ce commandement : « Tu ne tueras pas ! » ; pour ces pénalités impies qui font douter de l'humanité quand elles frappent le coupable, et qui font douter de Dieu quand elles frappent l'innocent ! Non ! non ! non ! nous n'en sommes pas là ! non !

[…] Oui, je le déclare, ce reste des pénalités sauvages, cette vieille et inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai combattue toute ma vie – toute ma vie, messieurs les jurés ! –, et, tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous mes efforts comme écrivain, de tous mes actes et de tous mes votes comme législateur, je le déclare (M. Victor Hugo étend le bras et montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal.) devant cette victime de la peine de mort qui est là, qui nous regarde et qui nous entend !

Victor Hugo, « Pour Charles Hugo », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 280-281.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mm0sg02gz5r46

Le crime, conséquence de la misère

Victor Hugo, Projet de discours pour une loi sur les prisons, 1857
Pour Victor Hugo, la responsabilité des crimes n’est pas le seul fait de celui qui les perpétue : elle incombe aussi à la société et à la misère qu’elle perpétue.

Messieurs, je le dis avec douleur, le peuple sur qui tout retombe, qui endure la peine, la fatigue, les famines, les hivers rudes, dont les enfants, durement exploités, subissent le labeur malsain des manufactures, dont les fils paient tous inexorablement l'impôt militaire, le peuple qui est la force de la nation, qui a tous les bons instincts de la paix et qui fait toutes les grandes choses de la guerre, le peuple qui, dans l'état social tel qu'il est, porte tant de fardeaux, porte aussi, plus que toutes les autres classes, le poids de la pénalité. Ce n'est pas sa faute. Pourquoi ? Parce que les lumières lui manquent d'un côté, parce que le travail lui manque de l'autre. Trop souvent du moins. D'un côté les besoins le poussent, de l'autre aucun flambeau ne l'éclaire. De là les chutes.

Victor Hugo, « Loi sur les prisons », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 403.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmgpqj87ff8d

La famille du condamné

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, préface de 1832
: En 1827, Victor Hugo n'a que vingt-cinq ans. Il se décide à communiquer son indignation face à la peine de mort en écrivant un récit d'un genre nouveau. Le Dernier Jour d'un condamné est en effet le journal qu'un jeune condamné aurait pu écrire, sachant qu'il ne lui restait plus que vingt-quatre heures à vivre. Au roman publié en 1829, l'auteur ajoute en 1832 une célèbre préface dans laquelle il se prononce pour l'abolition.

De deux choses l'une :
Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reçu ni éducation, ni instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son cœur ; et alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur ! Vous lui imputez à forfait l'isolement où vous l'avez laissé ! De son malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à lui. Vous frappez un innocent.
Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère, que ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu'elle se tourne, frappe l'innocent !
Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le. Dans sa prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les fera-t-il vivre du fond de son tombeau ?

Victor Hugo, Œuvres complètes de Victor Hugo. Roman. 1, Paris : librairie Ollendorf, 1910, p. 604-605.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Peine de mort
  • Société
  • Littérature
  • Victor Hugo
  • Le Dernier Jour d'un condamné
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmr15wkczqhw1

« Il y a au fond des hommes un sentiment étrange… »

Victor Hugo, Han d'Islande, 1823, chapitre 48
En adoptant le point de vue du spectateur fasciné par la décapitation, Hugo nous pousse à nous interroger sur notre propre rapport à la mort et à la violence.

Il y a au fond des hommes un sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu'à des plaisirs, au spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l'enfer devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable ; comme pour voir quelle ombre jette l'aile de la mort planant sur une tête humaine, comme pour examiner ce qui reste d'un homme quand l'espérance l'a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se mouvoir, de respirer, de vivre, environné d'êtres pareils à lui, auxquels il n'a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le secourra […], cette vie que la société n'a pu donner, et qu'elle prend avec appareil, toute cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent vivement les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis, c'est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse que l'infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être levé.

Victor Hugo, Han d'Islande, Paris : Lecointe et Durey, 1823, 2e édition, p. 171-173

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Peine de mort
  • Société
  • Littérature
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmqr8rptt3dc1

« Pas de bourreau où le geôlier suffit »

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, préface de 1832
En 1827, Victor Hugo n'a que vingt-cinq ans. Il se décide à communiquer son indignation face à la peine de mort en écrivant un récit d'un genre nouveau : Le Dernier Jour d'un condamné. Au roman publié en 1829, l'auteur ajoute en 1832 une célèbre préface dans laquelle il se prononce pour l'abolition, et réfute les principaux arguments en faveur de la peine de mort.

Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D'abord, – parce qu'il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'échapper d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ?

Pas de bourreau où le geôlier suffit.

Mais, reprend-on, – il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu.

La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas « punir pour se venger » ; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons.

Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réserve aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! – Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. A Saint-Pol, immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. […]

Victor Hugo, Œuvres complètes de Victor Hugo. Roman. 1, Paris : librairie Ollendorf, 1910, p. 600-601.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Le Dernier Jour d'un condamné
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmqbvvqg5s83k

Ni exemplaire, ni efficace

Victor Hugo, La peine de mort, Brouillon de discours
 Dans un discours qu'il n'aura finalement pas l'occasion de prononcer, Hugo, député de la toute jeune Deuxième République, réfute les deux principaux arguments des partisans du maintien de la peine capitale dans la nouvelle Constitution : la peine de mort n’est ni exemplaire, ni efficace, explique-t-il.

[…] Selon les criminalistes, la peine de mort a deux efficacités, l'une directe, l'autre indirecte, le coup qu'elle frappe sur l'individu par le retranchement, le coup qu'elle frappe sur la société par l'exemple.

Voyons d'abord ce que c'est que l'exemple.

L'exemple, le bon exemple donné par la peine de mort, nous le connaissons. […]
Voyez, examinez, réfléchissez. Vous tenez à l'exemple. Pourquoi ? pour ce qu'il enseigne. Que voulez-vous enseigner avec votre exemple ? Qu'il ne faut pas tuer. Et comment enseignez-vous qu'il ne faut pas tuer ? en tuant.

[…] De deux choses l'une : ou l'exemple donné par la peine de mort est moral, ou il est immoral. S'il est moral, pourquoi le cachez-vous ? S'il est immoral, pourquoi le faites-vous ?

[…] Rejetons donc la théorie de l'exemple. Vous y renoncez vous-mêmes, vous voyez bien.

Reste l'efficacité directe de la peine de mort ; le service rendu à la société par le retranchement du coupable ; la mesure de sûreté. La peine de mort est la plus sûre des prisons. Ah ! ici, vous frissonnez encore, malgré vous-même. Quoi, le tombeau utilisé comme maison de justice ! la mort devient un employé de l'état ! la mort devient un fonctionnaire auquel on donne à garder les hommes dangereux ! Voici un homme qui a fait le mal et qui peut le faire encore, vous pourriez essayer de guérir cette âme et d'en déraciner le crime ; mais non, vous n'allez pas si loin, bah ! améliorer un homme, le corriger, l'assainir, le sauver physiquement et moralement, théories ! visions ! rêveries de poètes ! Vous dites : il faut enfermer cet homme, la meilleure manière de l'enfermer c'est de le tuer, et vous le tuez !

Monstrueux.

À législation barbare, raisonnement sauvage. Criminalistes, débattez-vous sous vos propres énormités.

J'ai examiné la peine de mort par ses deux côtés, action directe, action indirecte. Qu'en reste-t-il ? Rien. Rien qu'une chose horrible et inutile, rien qu'une voie de fait sanglante qui s'appelle crime quand c'est l'individu qui l'accomplit, et qui s'appelle justice (ô douleur !) quand c'est la société qui la commet. Sachez ceci, qui que vous soyez, législateurs ou juges, aux yeux de Dieu, aux yeux de la conscience, ce qui est crime pour l'individu est crime pour la société.

Victor Hugo, « La Peine de mort », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 418-420.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmm4xc156p6v

Une marche vers le progrès

Victor Hugo, La peine de mort, Brouillon de discours, 1848
Dans un discours qu'il n'aura finalement pas l'occasion de prononcer, Hugo, député de la toute jeune Deuxième République, voit dans l’abolition de la peine de mort une marche vers le progrès.

[…]
Ah ! vous n'avez plus la peine de mort pour vous protéger. Ah ! vous avez là devant vous, face à face, l'ignorance et la misère, ces pourvoyeuses de l'échafaud, et vous n'avez plus l'échafaud ! Qu'allez-ous faire ? Pardieu, combattre ! Détruire l'ignorance, détruire la misère ! C'est ce que je veux.

Oui, je veux vous précipiter dans le progrès ! je veux brûler vos vaisseaux pour que vous ne puissiez revenir lâchement en arrière ! Législateurs, économistes, publicistes, criminalistes, je veux vous pousser par les épaules dans les nouveautés fécondes et humaines comme on jette brusquement à l'eau l'enfant auquel on veut apprendre à nager. Vous voilà en pleine humanité, j'en suis fâché, nagez, tirez-vous de là !

Tenez, tous tant que nous sommes, renonçons à la terreur. Depuis six mille ans les sociétés humaines vivent sur la haine, c'est assez ! essayons de l'amour !

Que désormais l'homme du peuple, l'homme pauvre et ignorant, l'homme mal conseillé par son intelligence et par sa destinée, s'il rencontre dans les ténèbres une idée coupable, et s'il ne la rejette pas, et s'il sort de ces ténèbres avec cette idée coupable, voie se dresser devant lui, non la guillotine, mais la fraternité !

Et s'il persiste, et s'il accomplit l'idée criminelle, oh ! alors, qu'il tremble ! la fraternité peut être terrible. Que l'homme de meurtre sache qu'il a tué son frère, qu'il vive réprouvé au milieu de nous, et qu'il s'appelle Caïn !

Victor Hugo, « La Peine de mort », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 420-421.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmf1vzh3bdxj0

Cultiver l’homme du peuple

Victor Hugo, Claude Gueux, 1834
En 1834, Victor Hugo écrit, à partir d'un fait divers authentique, l'histoire de Claude Gueux. Cet homme au nom évocateur est poussé au vol par la misère. En prison, il assassine un directeur d'atelier tyrannique ; condamné à mort, il est exécuté en 1831. Pour Hugo, sa destinée est le symbole de l'échec de la société. Si le voleur ou le meurtrier sont coupables, la société doit aussi porter sa part de responsabilité.

Messieurs des centres, messieurs des extrémités, le gros du peuple souffre ! Que vous l'appeliez république ou que vous l'appeliez monarchie, le peuple souffre. Ceci est un fait.

Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. Ayez pitié du peuple, à qui le bagne prend ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous avez trop de prostituées. Que prouvent ces deux ulcères ! Que le corps social a un vice dans le sang. Vous voilà réunis en consultation au chevet du malade ; occupez- vous de la maladie.

 Cette maladie, vous la traitez mal. Étudiez-la mieux. […]

Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui. Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d'espérance.

Donc ensemencez les villages d'évangiles. Une bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral.

 La tête de l'homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu'il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu. Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé,eût été le plus excellent serviteur de la cité.

Cette tête de l'homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la,arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n'aurez pas besoin de la couper.

Victor Hugo, Claude Gueux, Paris : Evréat, 1834, p.22-23.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Claude Gueux
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmmfx67kh2jk7

Concourir à l’abolition de la peine de mort

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, préface de 1832
 
En 1827, Victor Hugo n'a que vingt-cinq ans. Il se décide à communiquer son indignation face à la peine de mort en écrivant un récit d'un genre nouveau. Le Dernier Jour d'un condamné est en effet le journal qu'un jeune condamné aurait pu écrire, sachant qu'il ne lui restait plus que vingt-quatre heures à vivre. Au roman publié en 1829, l'auteur ajoute en 1832 une célèbre préface dans laquelle il se prononce pour l'abolition.

L'auteur a pris l'idée du Dernier Jour d'un condamné, non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idées si loin, mais là où vous pouviez tous la prendre, où vous l'aviez prise peut-être (car qui n'a fait ou rêvé dans son esprit le Dernier Jour d'un condamné ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de Grève. C'est là qu'un jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine.

Depuis, chaque fois qu'au gré des funèbres jeudis de la Cour de cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d 'un arrêt de mort se fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses fenêtres ces hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la Grève, chaque fois, la douloureuse idée lui revenait, s'emparait de lui, lui emplissait la tête de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les dernières souffrances du misérable agonisant – en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains –, le sommait, lui pauvre poète, de dire tout cela à la société, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il était en train d'en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsédait, l'assiégeait. C'était un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme celui du misérable qu'on torturait au même moment, jusqu'à quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit [en latin : « Penchant la tête, il expira. » C'est la phrase employée dans l'Évangile selon saint Jean pour décrire la mort du Christ sur la croix] crié par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur respirait et retrouvait quelque liberté d'esprit.
Un jour enfin, c'était, à ce qu'il croit, le lendemain de l'exécution d'Ulbach [Louis Ulbach, jeune homme de vingt ans qui avait poignardé sa maîtresse plus jeune encore], il se mit à écrire ce livre. Depuis lors il a été soulagé. Quand un de ces crimes publics, qu'on nomme exécutions judiciaires, a été commis, sa conscience lui a dit qu'il n'en était plus solidaire ; et il n'a plus senti à son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Grève sur la tête de tous les membres de la communauté sociale.

Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empêcher le sang de couler serait mieux.

Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint, plus auguste que celui-là : concourir à l'abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du cœur qu'il adhère aux vœux et aux efforts des hommes généreux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs années à jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre que les révolutions ne déracinent pas. C'est avec joie qu'il vient à son tour, lui chétif, donner son coup de cognée, et élargir de son mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté.

Victor Hugo, Œuvres complètes de Victor Hugo. Roman. 1, Paris : librairie Ollendorf, 1910, p. 588-590.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Peine de mort
  • Société
  • Littérature
  • Le Dernier Jour d'un condamné
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmz5gncn8pzkq

L’abolition dans la constitution

Victor Hugo, La peine de mort, Discours du 15 septembre 1848 à l’Assemblée constituante
 
La révolution de 1848, qui instaure en France la Deuxième République, suscite un vent d’espoir en terme de réformes sociale. Victor Hugo, élu député à la nouvelle Assemblée constituante, cherche à faire inscrire l'abolition de la peine de mort dans la nouvelle constitution. Il mêle dans son argumentaire appel au progrès, sentiment religieux et réflexion philosophique.

[…] Vous venez de consacrer l'inviolabilité du domicile ; nous vous demandons de consacrer une inviolabilité plus haute et plus sainte encore : l'inviolabilité de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par la France et pour la France, est nécessairement un pas dans la civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle n'est rien. (Très bien ! très bien !)

Eh bien ! songez-y, qu'est-ce que la peine de mort ? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. (Mouvement.) Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne. (Sensation.)

Ce sont là des faits incontestables. L'adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le dix-huitième siècle, c'est là une partie de sa gloire, a aboli la torture ; le dix-neuvième siècle abolira certainement la peine de mort. (Vive adhésion. Oui ! oui !)

[…] Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution : « En présence de Dieu », et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n'appartient qu'à lui, le droit de vie et de mort ! (Très bien ! très bien !)

Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n'appartiennent pas à l'homme : l'irrévocable, l'irréparable, l'indissoluble. Malheur à l'homme s'il les introduit dans ses lois ! (Mouvement.) Tôt ou tard elles font plier la société sous leur poids, elles dérangent l'équilibre nécessaire des lois et des mœurs, elles ôtent à la justice humaine ses propositions ; et alors il arrive ceci, réfléchissez-y, messieurs, que la loi épouvante la conscience. (Sensation.)

[…] Eh bien ! dans le premier article de la constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple : vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l'autre : renversez l'échafaud ! (Applaudissements à gauche. Protestations à droite.)

Je vote l'abolition pure, simple et définitive de la peine de mort.

Victor Hugo, « La Peine de mort », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 136-137.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmkmp5d1m7zc

L’abolition dans la constitution

Victor Hugo, La peine de mort, Discours du 15 septembre 1848 à l’Assemblée constituante
 
La révolution de 1848, qui instaure en France la Deuxième République, suscite un vent d’espoir en terme de réformes sociale. Victor Hugo, élu député à la nouvelle Assemblée constituante, cherche à faire inscrire l'abolition de la peine de mort dans la nouvelle constitution. Il mêle dans son argumentaire appel au progrès, sentiment religieux et réflexion philosophique.

[…] Vous venez de consacrer l'inviolabilité du domicile ; nous vous demandons de consacrer une inviolabilité plus haute et plus sainte encore : l'inviolabilité de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par la France et pour la France, est nécessairement un pas dans la civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle n'est rien. (Très bien ! très bien !)

Eh bien ! songez-y, qu'est-ce que la peine de mort ? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. (Mouvement.) Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne. (Sensation.)

Ce sont là des faits incontestables. L'adoucissement de la pénalité est un grand et sérieux progrès. Le dix-huitième siècle, c'est là une partie de sa gloire, a aboli la torture ; le dix-neuvième siècle abolira certainement la peine de mort. (Vive adhésion. Oui ! oui !)

[…] Vous écrivez en tête du préambule de votre constitution : « En présence de Dieu », et vous commenceriez par lui dérober, à ce Dieu, ce droit qui n'appartient qu'à lui, le droit de vie et de mort ! (Très bien ! très bien !)

Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n'appartiennent pas à l'homme : l'irrévocable, l'irréparable, l'indissoluble. Malheur à l'homme s'il les introduit dans ses lois ! (Mouvement.) Tôt ou tard elles font plier la société sous leur poids, elles dérangent l'équilibre nécessaire des lois et des mœurs, elles ôtent à la justice humaine ses propositions ; et alors il arrive ceci, réfléchissez-y, messieurs, que la loi épouvante la conscience. (Sensation.)

[…] Eh bien ! dans le premier article de la constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple : vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l'autre : renversez l'échafaud ! (Applaudissements à gauche. Protestations à droite.)

Je vote l'abolition pure, simple et définitive de la peine de mort.

Victor Hugo, « La Peine de mort », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 1. Avant l’exil 1841-1851, Paris : Albin Michel, 1937, p. 136-137.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmkmp5d1m7zc

Supplique de Victor Hugo contre l’exécution de Tapner

Victor Hugo, Aux habitants de Guernesey, 10 janvier 1854
En 1854, Hugo, en exil, exhorte les habitants de l'île de Guernesey à faire gracier John Charles Tapner, condamné à la pendaison pour avoir cambriolé et incendié une maison après avoir tué sa propriétaire. Sur cette île paisible, les exécutions sont rares. En écrivant une lettre ouverte aux habitants, Hugo espère susciter parmi eux un mouvement de clémence, afin d'obtenir des autorités la prison plutôt que la mort.

Peuple de Guernesey,

C'est un proscrit qui vient à vous.

C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamné. L'homme qui est dans l'exil tend la main à l'homme qui est dans le sépulcre. Ne le trouvez pas mauvais, et écoutez-moi :  […]

Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de l'inviolabilité humaine. Le monde civilisé vous demande la vie de cet homme. […]

Plus le crime est grand, plus le temps doit être long au repentir.

Quoi ! une femme aura été assassinée, lâchement tuée, lâchement ! une maison aura été pillée, violée, incendiée, un meurtre aura été accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule d'autres actions perverses, un attentat aura été commis, je me trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle réparation, le châtiment accompagné de la réflexion, le rachat du mal par la pénitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du condamné sous la peine, toute une vie de douleur et de purification ; et parce qu'un matin, à un jour précis, le vendredi 27 janvier, en quelques minutes, un poteau aura été enfoncé dans la terre, parce qu'une corde aura serré le cou d'un homme, parce qu'une âme se sera enfuie d'un corps misérable avec le hurlement du damné, tout sera bien !

Brièveté chétive de la justice humaine !

Oh ! nous sommes le dix-neuvième siècle ; nous sommes le peuple nouveau ; nous sommes le peuple pensif, sérieux, libre, intelligent, travailleur, souverain ; nous sommes, à prendre le siècle dans son ensemble, le meilleur âge de l'humanité, l'époque de progrès, d'art, de science, d'amour, d'espérance, de fraternité ; échafauds ! qu'est-ce que vous nous voulez ? Ô machines monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du néant, apparitions du passé, toi qui tiens à deux bras ton couperet triangulaire, toi qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvième siècle, en pleine vie ? vous êtes des spectres. Vous êtes les choses de la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les ténèbres offrent leurs services à la lumière ? Allez-vous en. Pour civiliser l'homme, pour corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous, nous avons la pensée, l'enseignement, l'éducation patiente, l'exemple religieux, la clarté en haut, l'épreuve en bas, l'austérité, le travail, la clémence. Quoi ! du milieu de tout ce qui est grand, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est auguste, on verra obstinément surgir la peine de mort ! […]

N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pécheurs, n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et l'éternité, que vous êtes à la discrétion des vagues qu'on ne sonde pas et de la destinée qu'on ignore, qu'il y a peut-être des volontés dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes qui savez si peu de chose et qui ne pouvez rien, vous êtes toujours face à face avec l'infini et avec l'inconnu !

L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.

N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.

[…] Non ! plus de supplices ! nous, hommes de ce grand siècle, nous n'en voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le non coupable. Je le répète, le crime se rachète par le remords et non par un coup de hache ou un nœud coulant ; le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. Non ! ne donnons plus de besogne au bourreau.

[…] Pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur ; c'est un être frémissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frère. Je le défends.

Victor Hugo, « Aux habitants de Guernesey », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 2. Pendant l’exil 1852-1870, Paris : Albin Michel, 1938, p. 63-71.
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmz1b3k01jv2g

Des convictions abolitionnistes qui ne faiblissent pas

Victor Hugo, Sur la tombe de Jean Bousquet, 20 avril 1853
 
Cette règle absolue du refus de la peine de mort, Victor Hugo tient à la respecter lui-même. Adversaire politique acharné de Napoléon III, qui fait exécuter ses ennemis vaincus, qui l'a contraint lui-même à un long exil, il écrit contre lui des pages d'une rare violence. Pourtant, il se refuse à souhaiter sa mort.  

Eh bien, citoyens […], je le déclare solennellement, au nom des proscrits de Jersey qui m'en ont donné le mandat […], nous les exilés, nous les victimes, nous abjurons, au jour inévitable et prochain du grand dénouement révolutionnaire, nous abjurons toute volonté, tout sentiment, toute idée de représailles sanglantes !

Les coupables seront châtiés, certes, tous les coupables, et châtiés sévèrement, il le faut ; mais pas une tête ne tombera ; pas une goutte de sang, pas une éclaboussure d'échafaud ne tachera la robe immaculée de la république de Février. La tête même du brigand de décembre sera respectée avec horreur par le progrès. La révolution fera de cet homme un plus grand exemple en remplaçant sa pourpre d'empereur par la casaque de forçat. Non, nous ne répliquerons pas à l'échafaud par l'échafaud. Nous répudions la vieille et inepte loi du talion. Comme la monarchie, le talion fait partie du passé ; nous répudions le passé. La peine de mort, glorieusement abolie par la République en 1848, odieusement rétablie par Louis Bonaparte, reste abolie pour nous, abolie à jamais.

Victor Hugo, « Sur la tombe de Jean Bousquet », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 2. Pendant l’exil 1852-1870, Paris : Albin Michel, 1938, p. 49.
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmd2rqh1dcrct

La nécessité de persister

Victor Hugo, « Lettre à M. Bost, pasteur à Genève », 17 novembre 1862
Si Victor Hugo n’a pas réussi à faire gracier le criminel Tapner, pendu en 1854 à Guernesey, son combat n’a pas été totalement inutile.

Il faudra du temps, certes. Pourtant ne nous décourageons pas. Nos efforts, même dans le détail, ne sont pas toujours inutiles.  […] Il y a huit ans, à Guernesey, en 1854, un homme nommé Tapner fut condamné au gibet ; j'intervins, un recours en grâce fut signé par six cents notables de l'île, l'homme fut pendu ; maintenant, écoutez : quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre écrite par moi aux Guernesiais pour empêcher le supplice arrivèrent en Amérique à temps pour que cette lettre pût être reproduite utilement par les journaux américains ; on allait pendre un homme à Québec, un nommé Julien ; le peuple du Canada considéra avec raison comme adressée à lui-même la lettre que j'avais écrite au peuple de Guernesey, et, par un contrecoup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi l'expression, non Tapner qu'elle visait, mais Julien qu'elle ne visait pas. Je cite ces faits ; pourquoi ? parce qu'ils prouvent la nécessité de persister.

Victor Hugo, « Genève et la peine de mort », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 2. Pendant l’exil 1852-1870, Paris : Albin Michel, 1938, p. 179.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmm67pgv2c49t

L’abolition de la peine de mort au Portugal

Échange de lettres entre Pedro de Brito Aranha et Victor Hugo, 1867
La correspondance de Victor Hugo témoigne des liens qu'il entretenait à ce sujet avec des journalistes, des avocats, des hommes politiques de nombreux pays. On y mesure également la large influence que ses écrits et ses discours ont pu avoir, même à l'étranger : à la fin de sa vie, il est devenu l'un des porte-parole les plus reconnus de cette cause dans le monde. C’est tout naturellement qu’un noble portugais, en 1867, lui annonce l’abolition de la peine de mort dans son pays.

Lisbonne, le 27 juin 1867.

On vient de remporter un grand triomphe ! Encore mieux : la civilisation a fait un pas de géant, le progrès s'est acquis un solide fondement de plus ! La lumière a rayonné plus vive. Et les ténèbres ont reculé.

L'humanité compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage à la vérité ; et les peuples apprendront à bien connaître leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanité.

Maître ! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut défendre un grand principe, mettre en lumière une grande idée, exalter les plus nobles actions ; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l'opprimé contre l'oppresseur, du faible contre le fort ; votre voix, qu'on écoute avec respect de l'orient à l'occident, et dont l'écho parvient jusqu'aux endroits les plus reculés de l'univers ; votre voix qui, tant de fois, se détacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d'un prophète géant de l'humanité, est arrivée jusqu'ici, a été comprise ici, a parlé aux cœurs, a été traduite en un grand fait ici, dans ce recoin, quoique béni, presque invisible dans l'Europe, microscopique dans le monde ; dans cette terre de l'extrême occident, si célèbre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffaçables dans l'histoire des nations, qui a ouvert les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a dévoilé des contrées inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oubliés et comme effacés par les modernes conquêtes de la civilisation, dans cette petite contrée enfin qu'on appelle le Portugal !

Pourquoi les petits et les humbles ne se lèveraient-ils pas, quand le dix-neuvième siècle est déjà si près de son terme, pour crier aux grands et aux puissants : L'humanité est gémissante, régénérons-la, l'humanité se remue, calmons-la ; l'humanité va tomber dans l'abîme, sauvons-la ?

Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection ?  Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir ?

Le Portugal est une contrée petite, sans doute ; mais l'arbre de la liberté s'y est déjà vigoureusement épanoui ; le Portugal est une contrée petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul esclave ; le Portugal est une contrée petite, c'est vrai ; mais, c'est vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.

Maître ! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce. Les deux chambres du parlement ont voté dernièrement l'abolition de la peine de mort.

Cette abolition, qui depuis plusieurs années existait de fait, est aujourd'hui de droit. C'est déjà une loi. Et c'est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple ! Sainte leçon !

Recevez l'embrassement respectueux de votre dévoué ami et très humble disciple, P

PEDRO DE BRITO ARANHA.

--

Votre noble lettre me fait battre le cœur.

Je savais la grande nouvelle. Il est doux d'en recevoir par vous l'écho sympathique.

Non, il n'y a pas de petits peuples.

Il y a de petits hommes, hélas !

Et quelquefois ce sont ceux qui mènent les grands peuples.

Les peuples qui ont des despotes ressemblent à des lions qui auraient des muselières.

J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.

Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.

Accomplir ce progrès, c'est faire le grand pas de la civilisation.

Dès aujourd'hui, le Portugal est à la tête de l'Europe.

Vous n'avez pas cessé d'être, vous Portugais, des navigateurs intrépides. Vous allez en avant, autrefois dans l'océan, aujourd'hui dans la vérité. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de découvrir des mondes.

Je crie : Gloire au Portugal, et à vous : Bonheur !

Je presse votre cordiale main.

Victor Hugo

Victor Hugo, « La Peine de mort abolie au Portugal », Œuvres complètes de Victor Hugo. Actes et paroles. 2. Pendant l’exil 1852-1870, Paris : Albin Michel, 1938, p. 244-245.

Mots-clés

  • 19e siècle
  • Portugal
  • Société
  • Peine de mort
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mmksbmj387m2g

Robert Badinter rend hommage au combat de Victor Hugo contre la peine de mort

Robert Badinter, 2002
Artisan de l’abolition de la peine de mort en 1981, Robert Badinter a conscience qu’il se situe dans la lignée d’un mouvement abolitionniste long. Il rend ici hommage à Victor Hugo comme à un important prédécesseur, dont l’engagement n’a jamais faibli.

Il est des combats qui éclairent toute une vie. Ainsi celui de Victor Hugo contre la peine de mort. Depuis le moment où sa conscience s'éveilla et jusqu'à son dernier souffle, il l'a combattue sans relâche. Sa passion abolitionniste donne à ce parcours éclatant qui traverse le siècle une unité de conviction qui ne se trouve dans aucun autre domaine de sa vie publique. Le XIXe siècle a vu Victor Hugo tour à tour légitimiste, bonapartiste, orléaniste, républicain : abolitionniste, toujours. Pensionné sous Charles X, pair de France sous Louis-Philippe, député sous la Seconde République, proscrit sous l'Empire, élu à l'Assemblée nationale en 1871, sénateur sous la Troisième République, sous tous les régimes et en toute circonstance, il a combattu sans trêve et sans merci la peine de mort, par l'écrit et par la parole. Pendant soixante ans, il fut, aux yeux de la France et du monde, le chantre, le prophète et le chevalier de l'abolition. Le plus grand écrivain du siècle aura été le premier des abolitionnistes. Il a donné à la lutte contre la peine capitale un souffle, des accents qui ont traversé le temps. La liberté a eu Mirabeau, le socialisme Jaurès, l'abolition Victor Hugo. Sa voix résonne encore en nous, vingt ans après que son vœu, sa prédiction, a triomphé. Notre gratitude est à la mesure de son œuvre : immense.

Robert Badinter, « L’abolitionniste », Victor Hugo, l’homme océan, Paris : Bibliothèque nationale de France / Seuil, 2002, p. 57.

Mots-clés

  • 20e siècle
  • Société
  • Victor Hugo
  • Lien permanent
    ark:/12148/mm64kz6c1h9pd