Sur les pas de Louis Barthas

































En 1914, Louis Barthas, artisan tonnelier dans l'Aude, partit pour le front où il resta quatre ans. Au fil des jours, il prit des notes et rédigea un récit qui occupe 19 cahiers. L'historien Rémy Cazals découvrit ce texte et le publia en 1978. Quelles traces peuvent encore demeurer sur les lieux où Barthas et ses compagnons connurent les souffrances qu'il relate ? Quelles cicatrices la terre et la nature portent-elles encore ? Pour tenter de les retrouver, le photographe Jean-Pierre Bonfort a suivi Louis Barthas pas à pas. Bonfort a fait le choix des prises de vues au téléphone cellulaire. Il ne recherche pas l'effet monumental, mais la vibration et la sensation qui se dévoilent grâce à la modestie du dispositif. Du récit de Barthas, que demeure-t-il de tangible sous l'objectif du photographe ? Ce qui est de l'ordre du tellurique : le froid, la pluie, la boue, les longues routes à parcourir. Mais aussi les immenses cimetières, les paysages anodins dévoilant à peine les traces des effroyables combats. Surplombant le silence de la Terre, demeurent les paroles de Barthas et de ses compagnons de tranchée : elles accompagneront les images du photographe.
Vie de dépôt
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Une après-midi brûlante d’août, les rues du village quasi désertes soudain un roulement de tambour : c’est sans doute un déballage de marchand forain sur « la Place » ou bien des acrobates qui annoncent la représentation pour le soir. Mais non ce n’est pas cela…
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© Jean-Pierre Bonfort
Vers la tuerie
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Le 8 novembre 1914 à neuf heures du matin nous arrivâmes au terme de notre voyage par voie ferrée. […] Ce fut à Barlin où j’entendis pour la première fois le bruit du canon du front, je tournai la tête de ce côté comme instinctivement une bête se tourne du côté où elle flaire un danger et dans le brouillard je ne vis surgir confusément que d’espèces de collines à forme pyramidale que l’on me dit être des crassiers de charbon. Nous étions en plein pays minier.
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Vers la tuerie
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Lorsque le jour fut tout à fait venu, je voulus voir le paysage et, en dépit des balles, dissimulé par une touffe d’herbes, je regardai sur ma droite un amoncellement de ruines : c’était Vermelles, grand village minier sur lequel notre artillerie s’acharnait pour en déloger les Allemands ; sur la gauche un ancien me montra Givenchy où finissait le secteur tenu par les Anglais ; en arrière je fus surpris de voir qu’Annequin était si près de nous alors que la veille le trajet m’avait paru si long. […] Ça et là apparaissaient des masses, des choses grises ou sombres au-dessus desquelles tournoyaient des corbeaux. C’étaient les morts allemands et français qui attendaient leur sépulture et qui l’attendirent jusqu’au repli allemand du 7 décembre.
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Massacres
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
De la tranchée une voix nous lança cette menace terrible : « Faites passer à l’adjudant Col (notre chef de section) que si sa section n’avance pas on va lui tirer dessus ! » Terrifiés, nous fîmes comme des vers de terre quelques rampements de plus ; en tête, on essaya de se former en ligne de tirailleurs, mais tous ceux qui quittèrent le talus pour prendre cette formation furent aussitôt foudroyés, criblés de balles. À ce moment un planton, un pli à la main, marchant baissé le plus possible, passa près de moi. « Eh bien, dit-il, vous avez donc peur ? » Il prononçait à peine la dernière syllabe qu’une balle lui traversa la poitrine, il tomba en avant la face contre terre, se retourna sur le dos dans une suprêmeconvulsion ; en quelques secondes, je vis la pâleur de la mort s’étendre sur son visage, ses yeux se voiler, une bave sanguinolente apparaître à ses lèvres. Il ne dit plus un mot, il fit simplement le geste de nous tendre la main ; mon voisin le plus proche et moi nous la lui serrâmes, mais elle était déjà inerte, il était mort.
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Massacres
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Jusqu’au 23 décembre, on nous fit travailler sans relâche jour et nuit à creuses tranchées et boyaux et cela en dépit de la pluie et du froid. […] Ce furent des jours de travaux forcés, sans dormir, sans un abri, pas même un simple trou pour se parer un peu de la pluie, les pieds bleuis par le froid, douloureux, enflés à ne pouvoir ôter les godillots boueux, durcis, condamnés chaque nuit à creuser un bout de tranchée qui devenait notre cantonnement du lendemain. Quand on vint enfin nous relever, nous étions hâves, amaigris, sales, boueux à ne pas nous reconnaître les uns les autres.
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Vers le chanier de Lorette
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Ce que fut ce mois de Janvier, ce que nous souffrîmes, je ne tenterai pas de le décrire, je n’aurais jamais supposé que le corps humain pût résister à de telles épreuves. Presque chaque matin gelée blanche ou gelée sèche qui faisaient pendre des stalactites de glace à nos barbes et à nos moustaches et frigorifiaient nos pieds, puis dans la journée ou dans la nuit la température s’adoucissait et la pluie tombait, parfois en trombe, emplissant d’eau et de boue nos tranchées transformées en torrents, en canaux d’arrosage. […] Pour lutter contre le sommeil, la fatigue, le froid, la soif, la faim, les hommes se mirent à boire du poison, l’alcool néfaste que les ravitailleurs apportaient d’Annequin où des mercantis le vendaient vingt-cinq sous le litre […] certains en étaient venus à en absorber un litre par jour, les plus sobres se contentaient d’un quart à un demi-litre : si les autorités militaires n’y avaient pas mis le holà, les trois quarts allaient devenir fous ou idiots.
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Le charnier de Lorette
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Lorette ! Nom sinistre évoquant des lieux d’horreur et d’épouvante, lugubres bois, chemins creux, plateaux et ravins pris et repris vingt fois et où pendant des mois, nuit et jour, on s’égorgea, se massacra sans arrêt, faisant de ce coin de terre un vrai charnier humain et cela par l’obstination criminelle de notre état-major qui savait bien qu’une décision ne pouvait sortir de cette guerre en détail, ces attaques par petits paquets…
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Le charnier de Lorette
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Ce jour, 5 juin, fut un des plus sanglants de cette stérile bataille d’Artois. […] Un million de coups de canon dans vingt-quatre heures ! Et sur une surface de quelques kilomètres carrés seulement. Sur ce chiffre fantastique d’obus lancés de tout calibre, cinquante, cent mille peut-être tombèrent dans le bois où nous nous trouvions. Sans arrêt des éclats sifflaient dans les airs avec des miaulements bizarres, aigus, plaintifs, bourdonnant, s’abattant parfois en pluie de fer. Nous restâmes tout cette journée étouffante de juin blottis les uns contre les autres, hébétés, l’esprit engourdi, le cerveau serré par une extrême tension nerveuse ; de temps en temps, d’un abri à l’autre nous nous appelions, nous demandant réciproquement si personne n’était blessé.
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Le charnier de Lorette
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Il y a des lacunes dans les souvenirs de ce jour, je n’en ai conservé que quelques vagues visions. D’abord un soldat français mort à quelques pas de nous. Couché sur le dos il semblait dormir. Ce spectacle nous faisait mal, et malgré le danger Allard alla jeter une couverture sur le mort. À un moment une explosion proche et formidable nous secoua de notre état de torpeur. Un obus venait tout près de creuser un trou énorme et déterrer un cadavre qui fut mis en lambeaux, sur lesquels des milliers de mouches goulues se précipitèrent. Ah ! Ces mouches du charnier de Lorette qui se répandaient jusqu’à l’arrière du front, quel immonde dégoût elles nous inspiraient. Elles s’insinuaient partout, dans les quarts, les gamelles, les marmites, bourdonnaient sans cesse autour de nous, butinaient des morts aux vivants et des vivants aux morts !
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La guerre maudite
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
« Nos troupes ont pris la tranchée des Tilleuls. Le 280e prendra le boyau de la Targette… L’attaque de Farbus sera poussée à fond… » […] Un quart d’heure après, le 280e s’acheminait par les boyaux vers les premières lignes. On traversa le village en ruines de La Targette, puis on s’empêtra dans un enchevêtrement de boyaux passant et repassant aux mêmes endroits sans pouvoir trouver la bonne voie. On croisait des hommes isolés ou en petits groupes s’en allant vers l’arrière ; à nos questions la plupart ne répondaient pas, d’autres s’exclamaient : « Pauvres gars, pauvres gars… » ou bien : « C’est horrible, c’est épouvantable. » Ils semblaient à moitié fous.
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L’offensive sanglante et stérile du 25 septembre 1915
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Le soir même il fallait à nouveau attaquer ce fatal village de Farbus et pour éviter la confusion de la veille des hommes de liaison reconnaissaient les boyaux de cheminement pour conduire directement les compagnies vers la première ligne. […] Mais à peine nous avions fait cinq cents mètres qu’on s’arrêta longuement. […] La nuit était venue et la pluie aussi qui tomba en fortes averses et nous trempa jusqu’aux os, glissant, trébuchant, butant dans ces boyaux boueux. Ah ! Nous étions jolis pour monter à l’assaut de ce satané Farbus. […] Lorsque le jour parut nous vîmes avec effroi en avant et en arrière de la tranchée des centaines de morts français : des lignes, des files entières de tirailleurs avaient été fauchées. C’était le prix de cette avance de quatre à cinq cent mètres, une vie humaine à peu près chaque mètre carré.
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L’offensive sanglante et stérile du 25 septembre 1915
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
On poussait le cadavre dans un trou d’obus, quelques pelletées de terre dessus et à un autre. […] Fouiller, palper ces cadavres et avec un couteau ou des cisailles couper le cordon ou la chaînette qui tenait leur plaque d’identité. Il nous semblait accomplir une profanation et nous parlions à voix basse comme si nous craignions de les réveiller. L’escouade qui fut obligée d’enlever les morts qu’on piétinait depuis trois jours dans le boyau y mit toute la nuit pour accomplir sa lugubre besogne, relever ces cadavres à moitié écrasés, crevés, mêlés avec la terre, empêtrés dans les fourniments, musettes, sacs ne formant pour quelques-uns qu’un bloc boueux, sanguinolent. Et dire que ce travail accompli on n’avait pas une goutte d’eau pour se laver les mains, qu’il fallait frotter avec de la terre pour les nettoyer un peu. Mais notre répugnance s’émoussait, à force de vivre dans la saleté nous devenions pires que des bêtes.
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Secteur de Neuville-Saint-Vaast
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Chaque nuit il nous fut imposé un travail à tâche qui était loin d’être intéressant. Il s’agissait de porter en avant de quelque petit-poste un lourd chevalet où étaient enroulés des fils de fer barbelés. Ah ! Quelle corvée. Il fallait parfois s’atteler vingt hommes pour franchir un boyau, un trou d’obus, dépêtrer le chevalet d’un fouillis de fils de fer que l’obscurité nous empêchait de voir et d’éviter ; il fallait parfois la moitié de la nuit pour faire un trajet de soixante à quatre-vingt mètres. Arrivés à destination, nous lancions le chevalet du haut d’une petite pente et il roulait avec bruit dans un petit ravin de l’autre côté duquel étaient les Allemands qui devaient certainement entendre ce tapage…
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Vers l’enfer de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Nous assistâmes à l’installation de batteries de gros calibre au sommet du Mont-Saint-Éloi ; ce n’était pas une petite affaire pour hisser ces monstres d’acier par des chemins défoncés où chevaux, hommes et pièces s’embourbaient, s’enlisaient à chaque pas.
À quelque distance de notre logement, trois cimetières étalaient sur la pente leurs longues files de petites croix. Chaque matin on y portait quelques malheureux décédés aux postes de secours des secteurs voisins. Rien n’était plus triste que de voir une haridelle efflanquée traîner un vieux tombereau sur lequel deux, trois, quatre cadavres étaient cahotés, simplement enveloppés dans une toile de tente boueuse, leurs jambes aux molletières et souliers maculés dépassant à l’arrière du tombereau trop court.
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Vers l’enfer de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
La température, loin de s’améliorer, devenait effroyablement froide ; à des bourrasques de neige succédaient des averses de pluie. Il fallut renoncer à épuiser l’eau des tranchées, il y en avait en certains endroits une hauteur de cinquante à soixante centimètres. Pour passer, certains se déchaussaient, relevaient leurs pantalons comme des pêcheurs d’écrevisses, d’autres s’enveloppaient les jambes et les pieds avec plusieurs sacs à terre. Mais comment éviter de se mouiller, de s’engluer de boue des pieds à la tête ? Ces souffrances inouïes exaspérèrent les soldats. Un vent de révolte souffla ; à la fin c’était trop.
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Le charnier de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
À la sortie du bois, nous ne pûmes avancer que fort lentement. Des batteries d’artillerie, des caissons, des fourragères, des files interminables de véhicules de toutes sortes se croisaient, de dépassaient au milieu des cris, des jurons, des imprécations des conducteurs. Il fallut s’arrêter peut être cent fois et nous mîmes toute la nuit pour franchir huit kilomètres qui séparent le bois Saint-Pierre du bois de Béthelainville où on nous fit arrêter. […] Comme à la veille de chaque carnage on essaya par des mensonges de lutter contre la dépression morale du soldat.
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Le charnier de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Le jour parut et je contemplai cette fameuse cote sans nom au pied de laquelle se trouvait notre tranchée. Depuis plusieurs mois elle était disputée comme si elle contenait dans ses flancs des mines de diamant. Hélas, elle ne contenait que des milliers de cadavres déchiquetés et pulvérisés. C’était une colline qui ne se différenciait en rien des collines voisines. Il paraît qu’elle était en partie boisée, mais il n’y avait plus trace de végétation, la terre convulsée, bouleversée n’offrait plus au regard qu’un spectacle de désolation.
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Le charnier de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
De part et d’autre on se battait en cannibales, avec une cruauté plus grande peut-être qu’aux temps reculés des invasions barbares. Vae Victis ! Malheur à la cote 304 à qui tombait vivant aux mains de ses ennemis ; tout sentiment d’humanité était banni. Je vis moi-même un lieutenant tirer sur des brancardiers allemands portant un blessé et, à un soldat qui eut le courage de critiquer cette mauvaise action, l’officier répondait : « Bah ! Les Allemands en feraient de même. » À l’heure dite, l’attaque de notre part se déclencha et, par surprise, les zouaves s’emparèrent du « saillant » sans grande résistance de la part de l’ennemi ; mais des fusées rouges tracèrent dans la nuit leur sillon sanglant et aussitôt voilà la cote 304 transformée en volcan, les batteries de gros calibre s’acharnaient surtout sur le point attaqué mais, par la même occasion arrosaient un peu partout, sauf à notre coin, intact comme un îlot au milieu d’une mer en furie.
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Le charnier de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Majors et brancardiers n’avaient de besogne que la nuit, pendant laquelle il était seulement possible de transporter les blessés. Faute de place sur les marches de l’abri, je dus rester sur le seuil, dans le boyau peu profond qui y amenait. À ce moment défilait une compagnie de renfort. Les hommes passaient, les yeux hagards, le visage terreux ruisselant de sueur, brûlé de soleil, s’aplatissant à terre à chaque sifflement d’obus qui tombaient en grand nombre à soixante ou quatre-vingt mètres environ, au-delà de l’abri auquel ils étaient sans doute destinés. […] Ils passaient, isolés ou par petits groupes, s’arrêtant, se cachant, épouvantés d’entrer dans cette fournaise. Quelques-uns restèrent jusqu’au soir au seuil de l’abri sans que personne ne se souciât d’eux. D’autres se tapirent dans un abri à moitié défoncé à côté du P. C. du commandant.
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Le charnier de Verdun
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Ce jour là, 17 mai, de midi à quatre heures du soir, les Boches déchaînèrent sur la cote 304 un des plus terribles bombardements que j’aie vus et entendus au cours de cette guerre. Une fumée épaisse mêlée de poussières où surnageaient des flocons noirs ou d’un vert liquide […] tandis qu’une odeur de soufre ou de je ne sais quoi, relents fades de chair pourrie remuée nous prenait à la gorge. Comme les vagues d’un océan en furie, les rafales de fer et de feu avançaient, reculaient, avançaient encore submergeant la cote 304 d’une pluie de mitraille. Et dire que nous n’occupions qu’un point, un chaînon, du système de défense de Verdun ! À notre droite à Avocourt, à notre gauche, vers Chattancourt la canonnade faisait rage. Et de l’autre côté de la Meuse, vers Damloup ! Fleury ! Le fort de Vaux ! C’était encore pire.
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Le 296e régiment en Champagne
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Une nuit sur deux les compagnies allaient travailler aux tranchées parfois jusqu’en première ligne dont on était éloignés d’une douzaine de kilomètres. Le lendemain matin après avoir parcouru vingt-quatre kilomètres retour compris et avoir fait sept ou huit heures de travail, les hommes rentraient fourbus. « Quelle vie de galère ! » disaient-ils. « Ah ! Si nous en réchappons ! » clamaient d’autres. Certains désespérés n’avaient pas la force de se plaindre.
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L’offensive de la Somme
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Jusque-là nos mulets avaient traîné nos petites pièces de canon 37, mais à présent c’est sur les épaules qu’il faut porter pièces et obus. La pièce est démontée en deux parties qui pèsent quarante kilos chacune ! […] Après avoir dépassé Combles nous quittâmes la route et à travers champs nous rejoignîmes la route de Combles à Morval et à Sailly-Saillissel. Ce n’était plus qu’un chemin défoncé par les obus et plein de boue mais protégé par un talus. Au bout d’une demi-heure, plus de talus, plus de trace de chemin, c’était la plaine sombre et sinistre ; il fallut suivre des pistes qui serpentaient à travers des trous d’obus pleins d’eau. Bientôt nous fûmes à bout de forces, les deux hommes qui portaient le canon démonté devaient être relevés chaque une ou deux minutes. Parfois l’un glissait, tombait et ne pouvait plus se relever. Il fallait lui porter secours, écrasé sous le poids de sa charge, englué dans la boue.
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L’offensive de la Somme
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Le seul point de repère dans cette plaine noire où il ne restait plus un arbre, ni un arbuste, ni une herbe était un poteau télégraphique avec deux autres le soutenant ou par lui soutenus ; de temps à autre les guides se baissaient pour chercher des yeux ces poteaux se profiler à l’horizon à la lueur de quelque fusée lumineuse ou explosion. Enfin on les aperçut. Nous en étions à quelques mètres lorsqu’un sifflement significatif nous fit aplatir sans commandement dans un trou d’obus. Personne n’est atteint ; ils ne sont point en chocolat cependant ces obus, c’est pur hasard
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Le 296e régiment de Béziers en Champagne
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Le 6 février à la nuit tombante, ce fut le tour de notre équipe d’aller en ligne. Nous traversâmes le village de Courtémont moins démoli que Dommartin, nous passâmes aux baraquements de la cote 202 où notre bataillon était venu prendre ses six jours de repos, puis à proximité de Minaucourt nous atteignîmes une hauteur dite « Le Promontoire » où était installé notre général de brigade contre l’escarpement opposé à l’ennemi. Nous gravîmes cette hauteur par un boyau, nous le dégringolâmes du côté opposé et nous trouvâmes au pied d’une autre colline « l’Index », un des doigts de la fameuse Main de Massiges dont les ravins qui les séparent sont peuplés de cimetières où dorment de leur dernier sommeil tant de gars du Midi, rançon de la fameuse victoire de Champagne en 1915.
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Le 296e régiment de Béziers en Champagne
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Dans la nuit du 14 au 15 février à une heure du matin nous fûmes réveillés en sursaut par un subite et violent bombardement que les Allemands déclenchèrent sur nos lignes.
[…] À l’aube, la canonnade redoubla de fureur, les villages à l’arrière, les routes, les batteries, nos cuisines roulantes abritées derrière un mamelon à quatre cents mètres de nous qu’on appelait « la Demi-Lune » étaient copieusement marmités. Puis subitement le bombardement devint très violent sur le régiment qui était à notre gauche, le 208e régiment, moins intensif sur le 296e régiment et insignifiant sur le régiment qui était à notre droite, le 13e régiment.
[…] Le spectacle était impressionnant et il fallait évoquer les jours tragiques de Lorette, Verdun, la Somme pour concevoir un tel bombardement. Cela dura jusqu’à trois heures du soir. À cette heure précise l’artillerie allemande allongea son tir, la terre oscilla sous nos pieds ébranlés par des mines qui bouleversèrent nos premières lignes. Aussitôt nous vîmes les Allemands bondir vers les positions occupées par le 208e régiment.
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Le 296e régiment de Béziers en Champagne
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
De temps en temps de gros projectiles passaient en sifflant sur Valmy, rasaient la crête où Kellermann semblait vouloir les arrêter avec son grand chapeau au bout de son bras et allaient s’écraser à deux ou trois kilomètres plus loin, je ne sais où. […] Mais le 31 mars un diable d’artilleur boche, sans doute sans le faire exprès, fit trop court et un obus mignon de 350, s’il vous plaît, vint tomber comme un bolide à deux mètres à peine. […] Logiquement nous aurions dû être pulvérisés, volatilisés, à ne plus savoir ce qui était arrivé à nos personnes. Fort heureusement, tombant dans un terrain mou, détrempé par les pluies quotidiennes, l’obus n’éclata pas et s’enfonça profondément, creusant comme un puits où serait passé aisément un gosse de douze ans.
Cependant la violence du choc fut telle que nous fûmes projetés à terre brutalement et terrifiés par le sifflement épouvantable du projectile ; couverts de boue, nous restâmes un moment immobiles de saisissement sans pouvoir nous rendre compte de ce qui s’était passé.
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L’assommoir du mont Cornillet
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Les Allemands ayant décimé nos troupes au Chemin des Dames amenèrent vers nous des masses d’artillerie. Ils tiraient furieusement sur nos lignes, cela devenait pire qu’à Verdun, je vis emporter un jeune soldat devenu fou. Le lieutenant commandant la 17e compagnie perdit la raison et dut être évacué. Le 47e régiment qui, à côté de nous avait fini par emporter ou plutôt encercler le fortin ne put capturer les défenseurs qui se réfugièrent dans les couloirs souterrains s’attendant sans doute à être délivrés par une contre-attaque des leurs. On ferma les issues avec des murs de sacs de terre et on jeta des grenades asphyxiantes dans ce fortin qui désormais resta silencieux comme un tombeau.
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L’assommoir du mont Cornillet
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Au bout de cette plaine où régnait la solitude la plus complète, la route s’engageait dans un bois dont on apercevait les vertes frondaisons, mais nous nous aperçûmes aussi avec effroi que les Allemands bombardaient ce bois qui semblait en feu. Il y avait dedans dissimulées de nombreuses batteries françaises. Quand nous fûmes arrivés près de la lisière, nous nous arrêtâmes épouvantés : des obus énormes, monstrueux, plus terribles que la foudre, sapaient, brisaient, décapitaient des arbres géants centenaires. La forêt entière semblait se plaindre, gémir, craquer comme sous les coups de cognée d’un Titan.
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L’assommoir du mont Cornillet
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
En ce moment éclata la révolution russe. […] Ces événements eurent leur répercussion sur le front français et un vent de révolte souffla sur presque tous les régiments. Il y avait d’ailleurs des raisons de mécontentement : l’échec douloureux de l’offensive du Chemin des Dames qui n’avait eu pour résultat qu’une effroyable hécatombe ; la perspective de longs mois encore de guerre dont la décision était très douteuse, enfin c’était le long retard apporté pour les permissions, c’était cela je crois qui irritait le plus le soldat. […] Cependant les officiers s’étaient aperçus de cet énorme rassemblement de soldats aux lavoirs de Daucourt ; ils essayèrent d’interroger quelques poilus sur le but de cette réunion mais aucun ne voulut répondre ou répondait évasivement […] il y eut, surtout aux cantonnements de la 4e compagnie mitrailleuses, de vifs tumultes quelques instants avant le départ et les hommes ne partirent qu’après avoir chanté l’Internationale devant les officiers stupéfaits mais passifs devant leur impuissance.
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La fin du 296e régiment d’infanterie
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Tous les postes d’écoute étaient situés pareillement et au bord opposé veillaient les Allemands. Du haut de ces belvédères, le paysage était effrayant. On ne voyait que d’énormes boursouflures, déchirures, comme si la terre avait eu des convulsions chaotiques. Les premières lignes adverses étaient maintenant séparées par une suite ininterrompue de gigantesques entonnoirs, transformés par les pluies en étangs boueux. Comment pouvoir décrire la mélancolie, la tristesse qui pesaient sur ces lieux, surtout aux heures de calme où le lourd silence n’était troublé que par le croassement d’un corbeau affamé ! À deux cents mètres environ sur la gauche se dressait un monticule plus élevé que les autres, provoqué par le rejet de terre d’une mine profonde qui avait littéralement partagé la colline en deux. Cette surélévation, c’était la « Fille-Morte » dont les communiqués ont fait souvent mention.
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L’emplacement de l’hôpital de campagne d’Auve. Marne
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
[…] tous les arbres étaient morts ; une hideuse couche de peinture jaune qui recouvrait leur tronc indiquait clairement qu’une vapeur mortelle était passée là. Notre section fut uniquement employée à fabriquer des « ribards » […] un « ribard » se compose de fil de fer épineux enroulés autour des baguettes de fer. Le soir, on allait au clair de lune jeter ces ribards entre les lignes. En été ce travail eût été plutôt une distraction, mais manier des fils de fer épineux avec des doigts bleuis par le froid, un froid de plusieurs degrés au-dessous de zéro, s’il vous plaît, nous aurions préféré être aux petits postes. […] C’était le quatrième hiver que je passais aux tranchées. J’étais de plus en plus fatigué, épuisé. J’avais si mauvaise mine que, apitoyés, le capitaine et mon chef de section m’exemptèrent d’aller au travail journalier.
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© Jean-Pierre Bonfort
La fin du cauchemar
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
– Mangez mes amis. Ne me gardez rien. Je pars de suite. Je suis évacué. […] Le plus peiné était l’ami Sonnes, le seul de l’escouade qui fût du midi ; de mon âge, fatigué comme moi, il était aux relèves, aux marches, mon compagnon d’arrière-garde. -Alors, me dit-il d’un ton de reproche, tu m’abandonnes ? Demain je serai le seul de l’escouade à faire le traînard ? Tout ému je l’embrassai, et ne pouvant parler je partis sans tourner la tête rejoindre les éclopés au poste de police.
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© Jean-Pierre Bonfort
La dernière année de martyre
Le photographe Jean-Pierre Bonfort revient sur les traces du tonnelier Louis Barthas qui a laissé 10 carnets de notes prises au fil de ses quatre ans de guerre.
Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J’ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine.
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© Jean-Pierre Bonfort
© Bibliothèque nationale de France