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Extrait

Paris ou l'énormité du rêve

Émile Zola, Son excellence Eugène Rougon, 1876
Eugène Rougon n'est plus un haut personnage de l'État. Ses amis tentent de l'aider afin de retrouver une position. Un soir, après dîner, il va se promener dans Paris.

Au loin, le grondement des grandes voies se mourait. Il suivit les trottoirs déserts, d'un pas égal, toujours devant lui, frôlant de son paletot la pierre du parapet ; des lumières à l'infini, dans l'enfoncement des ténèbres, pareilles à des étoiles marquant les bornes d'un ciel éteint, lui donnaient une sensation élargie, immense, de ces places et de ces rues dont il ne voyait plus les maisons ; et, à mesure qu'il avançait, il trouvait Paris grandi, fait à sa taille, ayant assez d'air pour sa poitrine. L'eau couleur d'encre, moirée d'écailles d'or vivantes, avec une respiration grosse et douce de colosse endormi, qui accompagnait l'énormité de son rêve. Comme il arrivait en face du Palais de Justice, une horloge sonna neuf heures. Il eut un tressaillement, il se tourna, prêta l'oreille ; il lui semblait entendre passer sur les toits une panique soudaine, des bruits lointains d'explosions, des cris d'épouvante. Paris, tout à coup, lui parut dans la stupeur de quelque crime. Et il se rappela alors cette après-midi de juin, l'après-midi claire et triomphante du baptême, les cloches sonnant dans le soleil chaud, les quais emplis d'un écrasement de foule, toute cette gloire de l'empereur à son apogée, sous laquelle il s'était senti un instant écrasé, au point de jalouser l'empereur. À cette heure s'était sa revanche, un, ciel sans lune, la ville terrifiée et muette, les quais vides, traversés d'un frisson qui effarait les becs de gaz, avec quelque chose de louche embusqué au fond de la nuit. Lui, respirant à longs soupirs, aimait ce Paris coupe-gorge, dans l'ombre effrayante duquel il ramassait la toute-puissance.

Émile Zola, Son excellence Eugène Rougon : Paris, Charpentier, 1876
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